Cerveau & habitudes
Pourquoi on sous-estime toujours le temps d’une tâche ?
La réponse en bref
Parce qu’on estime en déroulant le plan de la tâche, étape par étape et sans imprévu, au lieu de regarder combien de temps ont pris les tâches du même genre. Ce n’est pas « toujours » : dans l’étude de référence, un peu moins d’un tiers finissent dans les temps. Mais quand on se trompe, c’est presque toujours dans le même sens.
Pas toujours, mais dans le même sens
Tu te donnes une heure pour une tâche. Trois heures plus tard, tu y es encore. Et la fois suivante, pour une tâche du même genre, tu te redonnes une heure.
Le titre de la vidéo dit « toujours ». C’est trop fort : dans l’étude qui a lancé les recherches sur le sujet, un peu moins d’un tiers des participants ont fini dans le délai qu’ils avaient annoncé. Ce qui frappe, c’est plutôt la direction de l’erreur : on se trompe rarement en trop, presque toujours en pas assez. Les chercheurs appellent ça le biais de planification (planning fallacy), une idée proposée par Daniel Kahneman et Amos Tversky en 1979.
34 jours prévus, 55 jours réels
En 1994, trois psychologues canadiens, Roger Buehler, Dale Griffin et Michael Ross, publient une série de cinq études. Dans la première, ils appellent 37 étudiants de l’université de Waterloo, au dernier semestre de leur mémoire de fin d’études. Question : quand rendras-tu ton mémoire, le plus précisément possible ? La date réelle de remise est ensuite relevée par le responsable du cours.
En moyenne, les étudiants prévoyaient de finir dans 33,9 jours. Il leur en a fallu 55,5. Moins d’un tiers (29,7 %) ont rendu leur mémoire dans le délai annoncé, et les auteurs notent que presque personne ne s’était trompé dans l’autre sens. Quatre d’entre eux n’avaient toujours pas rendu leur travail deux semestres plus tard.
Pourtant, ces estimations n’étaient pas tirées au hasard : ceux qui prévoyaient plus long ont bien mis plus longtemps que les autres. L’estimation n’est pas absurde, elle est décalée.
Même en imaginant le pire
Les chercheurs avaient aussi demandé deux autres dates : celle où tout se passerait au mieux, et celle où tout se passerait au plus mal. Dans le pire scénario, les étudiants prévoyaient 48,6 jours. Moins de la moitié (48,7 %) avaient fini à cette date.
Et l’estimation pessimiste n’était pas plus juste : l’écart moyen avec la réalité, dans un sens ou dans l’autre, restait d’environ 23 jours, comme pour l’estimation « la plus juste ». Prévoir large réduit le retard moyen, mais ne rend pas la prévision plus précise.
Pas seulement les mémoires
Un mémoire est un gros projet, souvent le premier du genre. L’équipe a donc recommencé avec des tâches de la vie courante : une centaine d’étudiants devaient décrire deux choses à finir dans la semaine, l’une pour leurs études, l’autre non (« réparer mon vélo », « ranger mon appartement »).
Pour les devoirs, ils prévoyaient 5,8 jours et en ont mis 10,7. Pour le reste, 5,0 jours prévus et 9,2 réels. Ils se disaient pourtant sûrs d’eux : à 74 % en moyenne pour les devoirs. Dans chacune des quatre études où les participants estimaient leur propre tâche sans consigne particulière, moins de la moitié ont fini dans le temps prévu. L’écart allait d’environ une journée pour les petites tâches à plusieurs semaines pour le mémoire.
Limite : ce sont des étudiants en psychologie, de 37 à 123 selon l’étude. L’article montre que l’effet existe et se répète ; il ne donne pas un pourcentage de retard valable pour tout le monde, et aucun chiffre de ce genre n’est repris ici.
Ce qui se passe quand tu estimes
Kahneman et Tversky distinguaient deux façons d’estimer, que Kahneman a ensuite appelées vue de l’intérieur et vue de l’extérieur. La vue de l’intérieur : tu imagines cette tâche-là, étape par étape, jusqu’au bout. La vue de l’extérieur : tu te demandes combien de temps ont pris les tâches du même genre, sans entrer dans le détail.
Dans la troisième étude, des étudiants devaient réfléchir à voix haute pendant qu’ils estimaient un devoir à rendre. Résultat : 74 % de leurs pensées portaient sur la suite des événements, et 7 % seulement sur leurs expériences passées. Encore plus net : 71 % décrivaient le plan (« je commence mardi, je finis mercredi »), 3 % les obstacles possibles. Spontanément, on prend la vue de l’intérieur.
Le retard d’avant, toujours une exception
Il y a un deuxième obstacle. Même quand un ancien retard revient en tête, on trouve une raison de ne pas en tenir compte. Les étudiants de la troisième étude devaient raconter une fois où ils avaient fini plus tard que prévu, puis une fois où c’était arrivé à un ami. Pour eux-mêmes, ils citaient des causes plus passagères et plus propres à ce cas-là, des causes qui ne se reproduiront pas. Si chaque retard est une exception, le passé n’apprend rien.
Pour les autres, tu prévois large
La cinquième étude renverse la situation : des observateurs devaient estimer quand un autre étudiant finirait un exercice sur ordinateur d’environ une heure. Les étudiants eux-mêmes prévoyaient 5,5 jours en moyenne ; les observateurs, 8,5 jours. Ils ont mis 6,8 jours. Les observateurs se trompaient donc dans l’autre sens, sans être plus précis. Pour les auteurs, c’est la même cause vue de l’autre côté : pour soi, on suit son plan ; pour les autres, on pense davantage à leurs habitudes et à l’échéance.
Le manuel de Kahneman
Kahneman raconte l’avoir vécu lui-même. En Israël, il travaillait avec une équipe d’universitaires et d’enseignants à un nouveau programme scolaire pour le lycée, avec son manuel. Au bout d’un an environ, chacun a écrit sur un papier combien de mois il faudrait pour finir : toutes les réponses tombaient entre 18 et 30 mois.
Il a alors demandé à l’expert en programmes de l’équipe, Seymour Fox, de penser à des équipes comparables, au même stade. Environ 40 % n’avaient jamais terminé. Pour les autres, il ne voyait aucune équipe qui ait mis moins de sept ans, ni plus de dix. Et rien ne laissait penser que celle-ci ferait mieux. L’équipe a continué quand même. Le manuel a été terminé huit ans plus tard.
C’est un souvenir de Kahneman, raconté des années après : une anecdote qui met les deux vues côte à côte, pas une mesure.
Ce qui aide, un peu
La méthode qui découle de la vue de l’extérieur s’appelle la prévision par classe de référence : on part de la durée réelle de projets comparables, puis on ajuste. Kahneman et le chercheur en gestion de projet Bent Flyvbjerg la défendent ; le ministère britannique des Transports et le Trésor l’ont adoptée en 2004 pour les grands projets de transport, et l’association des urbanistes américains (American Planning Association) l’a recommandée en 2005. Les preuves viennent d’analyses de projets passés, pas d’essais contrôlés : c’est une recommandation sérieuse, pas une garantie.
L’étude de 1994 en teste une version à l’échelle d’une personne, sur l’exercice d’une heure. Se souvenir de ses devoirs passés n’a rien changé. En revanche, quand les étudiants devaient relier explicitement leurs expériences passées à la tâche du moment, le retard moyen a disparu, et 60 % ont fini dans le temps prévu, contre 29 % sans consigne. Leurs estimations n’étaient pas plus précises pour autant, et ils n’ont pas fini plus tôt : seule la prévision a changé.
Autre piste : découper la tâche en étapes. Justin Kruger et Matt Evans ont montré en 2004, dans une série d’expériences, que lister les étapes allonge les estimations et réduit le biais. Mais l’effet n’est pas toujours retrouvé : d’autres études obtiennent le résultat inverse.
Une loi pour rire
Le chercheur Douglas Hofstadter en a fait une loi dans son livre Gödel, Escher, Bach (1979) : « Ça prend toujours plus longtemps que prévu, même en tenant compte de la loi de Hofstadter. » C’est une plaisanterie, mais elle dit bien le piège : savoir que le biais existe ne suffit pas à l’éviter.
La prochaine fois que tu te donnes une heure, ne te demande pas comment ça va se passer. Demande-toi combien de temps ont pris les fois d’avant.
Sources
- Buehler, Griffin et Ross, « Exploring the “planning fallacy”: Why people underestimate their task completion times », Journal of Personality and Social Psychology, 1994 (s’ouvre dans un nouvel onglet) (DOI (s’ouvre dans un nouvel onglet)) : les cinq études. Étude 1 : 37 étudiants de Waterloo, 33,9 jours prévus contre 55,5 réels, 29,7 % dans les temps ; 48,6 jours et 48,7 % pour le pire scénario. Étude 2 : tâches de la semaine, 5,8 contre 10,7 jours et 5,0 contre 9,2 jours. Étude 3 : 74 % de pensées tournées vers l’avenir, 7 % vers le passé, retards passés attribués à des causes passagères. Étude 4 : relier le passé à la tâche supprime le retard moyen sans rendre la prévision plus précise. Étude 5 : les observateurs prévoient 8,5 jours, les étudiants 5,5, pour 6,8 réels.
- Wikipédia, Planning fallacy (s’ouvre dans un nouvel onglet) : le concept, proposé par Kahneman et Tversky en 1979, et la prévision par classe de référence.
- Kahneman et Lovallo, « Timid Choices and Bold Forecasts », Management Science, 1993 (s’ouvre dans un nouvel onglet) : l’article qui développe la vue de l’intérieur et la vue de l’extérieur.
- Daniel Kahneman, « Beware the inside view », McKinsey Quarterly (s’ouvre dans un nouvel onglet) : extrait de Thinking, Fast and Slow (2011), l’histoire du manuel racontée par Kahneman (18 à 30 mois prévus, environ 40 % d’équipes qui abandonnent, sept à dix ans pour les autres, huit ans au final).
- Bent Flyvbjerg, « From Nobel Prize to Project Management: Getting Risks Right », Project Management Journal, 2006 (s’ouvre dans un nouvel onglet) : la même anecdote d’après Kahneman, la méthode de la classe de référence, son adoption au Royaume-Uni en 2004 et la recommandation de l’American Planning Association en 2005.
- Kruger et Evans, « If you don’t want to be late, enumerate: Unpacking reduces the planning fallacy », Journal of Experimental Social Psychology, 2004 (s’ouvre dans un nouvel onglet) : découper une tâche en étapes allonge les estimations et réduit le biais.
- Carney et Ülkümen, poster sur les estimations de durée, 2023 (s’ouvre dans un nouvel onglet) : rappelle que l’effet du découpage n’est pas toujours retrouvé (Buehler et Griffin, 2003, obtiennent l’inverse).
- Wikipédia, Hofstadter’s law (s’ouvre dans un nouvel onglet) : la formule, tirée de Gödel, Escher, Bach (1979).
En vidéo
Voir la vidéo (2 min 10) (s’ouvre dans un nouvel onglet)
La version courte, en trois Shorts :
Pourquoi une tâche prend plus de temps que prévu ? (s’ouvre dans un nouvel onglet) Comment mieux estimer le temps d’une tâche ? (s’ouvre dans un nouvel onglet) Combien de temps pour écrire un manuel ? L’histoire de Kahneman (s’ouvre dans un nouvel onglet)