Cerveau & habitudes

Pourquoi on sous-estime toujours le temps d’une tâche ?

Vidéo de 2 min 10 · publiée le 9 octobre 2026

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La réponse en bref

Parce qu’on estime en déroulant le plan de la tâche, étape par étape et sans imprévu, au lieu de regarder combien de temps ont pris les tâches du même genre. Ce n’est pas « toujours » : dans l’étude de référence, un peu moins d’un tiers finissent dans les temps. Mais quand on se trompe, c’est presque toujours dans le même sens.

Pas toujours, mais dans le même sens

Tu te donnes une heure pour une tâche. Trois heures plus tard, tu y es encore. Et la fois suivante, pour une tâche du même genre, tu te redonnes une heure.

Le titre de la vidéo dit « toujours ». C’est trop fort : dans l’étude qui a lancé les recherches sur le sujet, un peu moins d’un tiers des participants ont fini dans le délai qu’ils avaient annoncé. Ce qui frappe, c’est plutôt la direction de l’erreur : on se trompe rarement en trop, presque toujours en pas assez. Les chercheurs appellent ça le biais de planification (planning fallacy), une idée proposée par Daniel Kahneman et Amos Tversky en 1979.

34 jours prévus, 55 jours réels

En 1994, trois psychologues canadiens, Roger Buehler, Dale Griffin et Michael Ross, publient une série de cinq études. Dans la première, ils appellent 37 étudiants de l’université de Waterloo, au dernier semestre de leur mémoire de fin d’études. Question : quand rendras-tu ton mémoire, le plus précisément possible ? La date réelle de remise est ensuite relevée par le responsable du cours.

En moyenne, les étudiants prévoyaient de finir dans 33,9 jours. Il leur en a fallu 55,5. Moins d’un tiers (29,7 %) ont rendu leur mémoire dans le délai annoncé, et les auteurs notent que presque personne ne s’était trompé dans l’autre sens. Quatre d’entre eux n’avaient toujours pas rendu leur travail deux semestres plus tard.

Pourtant, ces estimations n’étaient pas tirées au hasard : ceux qui prévoyaient plus long ont bien mis plus longtemps que les autres. L’estimation n’est pas absurde, elle est décalée.

Même en imaginant le pire

Les chercheurs avaient aussi demandé deux autres dates : celle où tout se passerait au mieux, et celle où tout se passerait au plus mal. Dans le pire scénario, les étudiants prévoyaient 48,6 jours. Moins de la moitié (48,7 %) avaient fini à cette date.

Et l’estimation pessimiste n’était pas plus juste : l’écart moyen avec la réalité, dans un sens ou dans l’autre, restait d’environ 23 jours, comme pour l’estimation « la plus juste ». Prévoir large réduit le retard moyen, mais ne rend pas la prévision plus précise.

Pas seulement les mémoires

Un mémoire est un gros projet, souvent le premier du genre. L’équipe a donc recommencé avec des tâches de la vie courante : une centaine d’étudiants devaient décrire deux choses à finir dans la semaine, l’une pour leurs études, l’autre non (« réparer mon vélo », « ranger mon appartement »).

Pour les devoirs, ils prévoyaient 5,8 jours et en ont mis 10,7. Pour le reste, 5,0 jours prévus et 9,2 réels. Ils se disaient pourtant sûrs d’eux : à 74 % en moyenne pour les devoirs. Dans chacune des quatre études où les participants estimaient leur propre tâche sans consigne particulière, moins de la moitié ont fini dans le temps prévu. L’écart allait d’environ une journée pour les petites tâches à plusieurs semaines pour le mémoire.

Limite : ce sont des étudiants en psychologie, de 37 à 123 selon l’étude. L’article montre que l’effet existe et se répète ; il ne donne pas un pourcentage de retard valable pour tout le monde, et aucun chiffre de ce genre n’est repris ici.

Ce qui se passe quand tu estimes

Kahneman et Tversky distinguaient deux façons d’estimer, que Kahneman a ensuite appelées vue de l’intérieur et vue de l’extérieur. La vue de l’intérieur : tu imagines cette tâche-là, étape par étape, jusqu’au bout. La vue de l’extérieur : tu te demandes combien de temps ont pris les tâches du même genre, sans entrer dans le détail.

Dans la troisième étude, des étudiants devaient réfléchir à voix haute pendant qu’ils estimaient un devoir à rendre. Résultat : 74 % de leurs pensées portaient sur la suite des événements, et 7 % seulement sur leurs expériences passées. Encore plus net : 71 % décrivaient le plan (« je commence mardi, je finis mercredi »), 3 % les obstacles possibles. Spontanément, on prend la vue de l’intérieur.

planavantréel prévu
Le plan et le réel sont à l’échelle des moyennes de l’étude de 1994 (34 jours prévus, 55 réels). Les trois tâches « d’avant » sont une illustration, pas une mesure, et les à-coups de la barre du réel figurent les imprévus que le plan ne contenait pas.

Le retard d’avant, toujours une exception

Il y a un deuxième obstacle. Même quand un ancien retard revient en tête, on trouve une raison de ne pas en tenir compte. Les étudiants de la troisième étude devaient raconter une fois où ils avaient fini plus tard que prévu, puis une fois où c’était arrivé à un ami. Pour eux-mêmes, ils citaient des causes plus passagères et plus propres à ce cas-là, des causes qui ne se reproduiront pas. Si chaque retard est une exception, le passé n’apprend rien.

Pour les autres, tu prévois large

La cinquième étude renverse la situation : des observateurs devaient estimer quand un autre étudiant finirait un exercice sur ordinateur d’environ une heure. Les étudiants eux-mêmes prévoyaient 5,5 jours en moyenne ; les observateurs, 8,5 jours. Ils ont mis 6,8 jours. Les observateurs se trompaient donc dans l’autre sens, sans être plus précis. Pour les auteurs, c’est la même cause vue de l’autre côté : pour soi, on suit son plan ; pour les autres, on pense davantage à leurs habitudes et à l’échéance.

Le manuel de Kahneman

Kahneman raconte l’avoir vécu lui-même. En Israël, il travaillait avec une équipe d’universitaires et d’enseignants à un nouveau programme scolaire pour le lycée, avec son manuel. Au bout d’un an environ, chacun a écrit sur un papier combien de mois il faudrait pour finir : toutes les réponses tombaient entre 18 et 30 mois.

Il a alors demandé à l’expert en programmes de l’équipe, Seymour Fox, de penser à des équipes comparables, au même stade. Environ 40 % n’avaient jamais terminé. Pour les autres, il ne voyait aucune équipe qui ait mis moins de sept ans, ni plus de dix. Et rien ne laissait penser que celle-ci ferait mieux. L’équipe a continué quand même. Le manuel a été terminé huit ans plus tard.

C’est un souvenir de Kahneman, raconté des années après : une anecdote qui met les deux vues côte à côte, pas une mesure.

Ce qui aide, un peu

La méthode qui découle de la vue de l’extérieur s’appelle la prévision par classe de référence : on part de la durée réelle de projets comparables, puis on ajuste. Kahneman et le chercheur en gestion de projet Bent Flyvbjerg la défendent ; le ministère britannique des Transports et le Trésor l’ont adoptée en 2004 pour les grands projets de transport, et l’association des urbanistes américains (American Planning Association) l’a recommandée en 2005. Les preuves viennent d’analyses de projets passés, pas d’essais contrôlés : c’est une recommandation sérieuse, pas une garantie.

L’étude de 1994 en teste une version à l’échelle d’une personne, sur l’exercice d’une heure. Se souvenir de ses devoirs passés n’a rien changé. En revanche, quand les étudiants devaient relier explicitement leurs expériences passées à la tâche du moment, le retard moyen a disparu, et 60 % ont fini dans le temps prévu, contre 29 % sans consigne. Leurs estimations n’étaient pas plus précises pour autant, et ils n’ont pas fini plus tôt : seule la prévision a changé.

Autre piste : découper la tâche en étapes. Justin Kruger et Matt Evans ont montré en 2004, dans une série d’expériences, que lister les étapes allonge les estimations et réduit le biais. Mais l’effet n’est pas toujours retrouvé : d’autres études obtiennent le résultat inverse.

Une loi pour rire

Le chercheur Douglas Hofstadter en a fait une loi dans son livre Gödel, Escher, Bach (1979) : « Ça prend toujours plus longtemps que prévu, même en tenant compte de la loi de Hofstadter. » C’est une plaisanterie, mais elle dit bien le piège : savoir que le biais existe ne suffit pas à l’éviter.

La prochaine fois que tu te donnes une heure, ne te demande pas comment ça va se passer. Demande-toi combien de temps ont pris les fois d’avant.

Sources

En vidéo

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La version courte, en trois Shorts :

Pourquoi une tâche prend plus de temps que prévu ? (s’ouvre dans un nouvel onglet) Comment mieux estimer le temps d’une tâche ? (s’ouvre dans un nouvel onglet) Combien de temps pour écrire un manuel ? L’histoire de Kahneman (s’ouvre dans un nouvel onglet)